Produits, outil de production, modèles économiques… le digital chamboule l’industrie de fond en comble. Des innovations, comme les API où le jumeau numérique, permettent aux entreprises de se réinventer.

Les consommateurs attachent de moins en moins d’importance au fait d’acquérir des objets, et préfèrent pouvoir utiliser ce dont ils ont besoin, quand ils en ont besoin. Ce glissement sociétal de la possession vers l’usage a naturellement des conséquences majeures pour l’industrie manufacturière. Tout à coup, ses produits deviennent obsolètes, superflus, voire disparaissent complètement de notre environnement quotidien. Et l’essor du digital ne fait qu’accélérer ce processus.

Prenons par exemple les écrans et les systèmes d’info-divertissement à bord des avions. Maintenant qu’il est possible aux passagers d’utiliser leurs tablettes et leurs smartphones en vol, ils sont passés en un clin d’œil d’équipements haut de gamme à accessoires vétustes, voire inutiles. Cela signifiait-il la fin de cette activité pour l’équipementier français qui les fabriquait ?

Non, car en plus des améliorations apportées au produit lui-même, agrandi et désormais tactile, l’entreprise s’est complètement réinventée. Fini le système d’info-divertissement fermé au contenu désespérément limité ! Désormais, l’entreprise propose via son écran une plateforme ouverte qui permet d’offrir aux passagers de nouveaux services (conciergerie, par exemple) et d’améliorer ainsi leur expérience de voyage. Mieux encore, cette plateforme ouvre la porte à une activité B2B auprès de nouveaux acteurs comme les entreprises de maintenance ou les aéroports. « Dans l’industrie, la transformation digitale n’est pas qu’une transformation des produits, désormais connectés et intelligents, et de l’outil de production, avec l’IoT, l’IA, etc. C’est souvent une transformation du modèle même de l’entreprise ! », insiste Laurent Deloire, managing partner, Manufacturing, chez DXC Technology.

Une remise en question existentielle

Pour les industriels, cela signifie une remise en question que l’on pourrait qualifier d’existentielle, y compris chez les acteurs les plus établis. Emblème de la seconde révolution industrielle, Ford est ainsi en train de prendre un virage radical pour ne pas manquer la troisième. Ses dirigeants présentent désormais l’entreprise comme une « software company. » Bien sûr, le constructeur fabrique toujours des automobiles, mais avec le portail Fordpass, disponible sur l’ensemble des modèles depuis l’année dernière, il propose à l’automobiliste tout un éventail de services liés au véhicule et à son utilisation : réservation de parking, de restaurant, de spectacles… « En valorisant le lien privilégié qu’il possède avec ses clients au travers d’une plateforme ouverte à tout un écosystème de partenaires numériques, Ford offre le parfait exemple d’un basculement d’un modèle purement industriel vers ce que l’on appelle l’API Economy », note Sébastien Verger, CTO de Dell EMC.

Un autre constructeur automobile traditionnel est allé encore plus loin dans l’effacement du produit, non pas cette fois derrière un bouquet de services mais derrière une expérience interactive digitale. En 2016, Jaguar a lancé un véhicule… sans véhicule ! Pour présenter son premier concept car électrique, l’I-PACE, le constructeur britannique a fourni à ses invités un casque de réalité virtuelle qui leur a permis de découvrir le véhicule en situation, puis d’interagir individuellement avec lui. Les journalistes ont été conquis et, depuis, aucun lancement chez Jaguar ne manque à cette expérience virtuelle.

Le jumeau numérique, un double intelligent

Au cœur de cette prouesse, on trouve l’un des éléments clés de l’industrie du futur : le jumeau numérique. Descendant de la maquette numérique et des simulations d’essais en vol créés pour le secteur aéronautique, le jumeau numérique se généralise aujourd’hui à toutes les industries, auxquelles il offre des perspectives considérables. Le jumeau numérique est plus qu’un double virtuel d’un produit ou d’un équipement : c’est un double intelligent. Il peut analyser les données de fonctionnement que lui transmets son modèle réel, y ajouter des éléments complémentaires comme les conditions d’utilisation ou les prévisions de charge, procéder à des simulations, et renvoyer, par exemple, les meilleures options de réglage. « Grâce à la continuité parfaite qu’il établit entre le monde physique et le monde digital, le jumeau numérique est la pierre angulaire sur laquelle vont venir s’appuyer les nouveaux modèles hybrides de l’industrie de demain », conclut Laurent Deloire.